Chapitre 1

L’ombre des arbres défile de chaque côté. La lune éclaire la nuit d’une lumière blême et maladive. Il y a du vent, peut-être, car les feuilles mortes volent, tourbillonnent avant de retomber brutalement sur le bitume. Tout est nimbé dans une sorte de ouate, asphyxiante.
Je n’entends plus rien. A peine les larmes qui glissent sur mes joues. A peine les virages, à peine les crissements de pneus qui tentent tant bien que mal d’accrocher à la route.
Dans le flou de mes pupilles, des flashes bleus commencent à clignoter. Je souris. J’entends le chant des sirènes. Ça veut dire que je ne suis plus loin du terminus.
Ma tête commence à tourner… Mon corps aussi… Les lumières se mélangent… Les images défilent… A l’envers, à l’endroit.

*

Il arrive parfois qu’on ait cette sensation étrange que les choses ont été ce qu’elles devaient être, même si on les refuse telles qu’elles sont. Cela arrive bien des années après qu’elles soient passées. Ce n’est pas vraiment que le regard sur elles ait changé, ce n’est pas non plus parce qu’elles prennent un sens différent du fait que leur temps soit révolu. C’est juste qu’enfin, on les accepte. On arrête de se battre contre soi-même, on cesse parce qu’on se fatigue d’être en colère contre tout, n’importe quoi et surtout, contre ce qui fait de nous simplement des êtres humains, sensibles et contradictoires. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que l’on nous enseigne cela à notre insu. Je ne sais pas pourquoi l’on court toujours après cet absolu, l’idée qu’on devrait être heureux dans un univers fantasmé d’événements qui s’enchaîneraient de manière parfaite. J’ignore d’où vient cette envie de vouloir les conter alors qu’on sait très bien qu’elles ne seront pas comprises ou, du moins, entendues que partiellement.

*

Je n’avais rien en poche lorsque je suis arrivé à la capitale. J’étais parti comme cela sans réfléchir. Aucune idée sur ce que j’al-lais faire demain. J’avais fait ma valise. J’avais donné mon congé à ma propriétaire moyennant un dédommagement substantiel. J’avais remercié mon patron d’avoir eu l’aimable gentillesse de me verser l’aumône qui atteignait à peine le montant d’un SMIC pour mes semaines de boulot de quarante-cinq heures. J’avais pris mon billet de train pour Paris et j’étais parti. Où allais-je dormir ? Est-ce que les personnes qui me connaissaient, s’inquiéteraient ? Aucune de ces questions ne s’était posée dans mon esprit.
Une fois arrivé, la première chose que j’ai faite, c’est aller m’asseoir sur les marches du parvis de la Gare Montparnasse. J’étais un peu perdu, un peu sonné d’avoir voyagé assis sur mon sac entre deux voitures. Il y a des gens, plein de gens partout, qui allaient d’un côté, d’un autre, des enfants qui criaient, des petites amies qui téléphonaient à leurs petits copains parce qu’ils n’étaient pas là. Cela fourmillait sans qu’il y ait, ne serait-ce que l’espoir, qu’à un moment don-né, ce grouillement s’atténue.
Et c’est ici, que je l’ai rencontrée la première fois. Je ne l’avais pas vue s’asseoir à mes côtés et ce n’est que lorsqu’elle m’a demandé du feu que je l’ai regardée. D’abord, j’ai sursauté et j’ai levé les yeux. Je n’avais ja-mais vu de créature pareille. Elle n’était pas jolie au premier sens du terme. Elle était sûrement trop petite pour être totalement mince, une poitrine suffisamment invisible pour ne pas entrer dans les canons de l’attirance masculine, des cheveux pas tout à fait blonds, un peu roux, mal lissés, emmêlés retombant lourdement sur des épaules toutes fines. Ses fringues étaient usées, mal assorties, un chemisier légèrement brun trop décolleté, un jean rapiécé de toutes parts avec des morceaux de tissus divers qui sentaient la récupération.
« Tu fais quoi ici ? » m’a-t-elle demandé après m’avoir remercié d’un hochement de tête pour le briquet que je lui avais tendu. « T’as l’air un peu perdu, non ? »
Je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir ce sourire niais qui me trahit souvent quand je me sens découvert.
« Ouais, à vrai dire, je ne sais pas trop ce que je fais ici. Je viens d’arriver. Je suis un peu perdu, ouais… C’est un peu ça… »
« Ce sont tes bagages ? » m’a-t-elle demandé en plantant son regard sur mon sac.
« Oui. Deux ou trois affaires que j’ai sauvées au passage… C’est tout. »
Elle s’est mise à rire. Elle a tiré une longue taffe sur sa cigarette et a continué de pouffer. Je ne savais pas bien ce qui la faisait sourire comme cela mais c’était franc et je n’y discernais aucune ironie méchante.
« T’es marrant, toi… » a-t-elle fait.
Je ne comprenais pas.
« Fais pas cette tête-là… C’est juste que tu ne sais pas où t’es et tu ne sais pas où tu vas. Tu n’es pas le premier et tu ne seras pas le dernier à débarquer ici comme ça… »
Elle a détourné le regard un instant et a fouillé dans une de ses poches. Elle en a sorti un bout de papier.
« T’as un stylo ? »
J’ai fouillé dans mon blouson et en ai sorti un crayon. Elle l’a pris et a griffonné quelque chose.
« Tiens, prends ça… » m’a-t-elle en me tendant le papier avec le stylo.
J’ai attrapé les deux trucs l’air un peu in-crédule.
« Tu n’auras qu’à l’utiliser en cas de besoin… »
J’ai déplié la feuille qu’elle avait pliée en quatre. C’était un numéro de téléphone. J’ai relevé les yeux et j’ai fait le tour du parvis du regard : la fille avait disparu. Comme si elle s’était évaporée.

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