Le jour de mes dix-huit ans

C’était presqu’un miracle d’avoir pu le dire ou d’avoir su le faire. Ce n’est pas quelque chose qu’on oublie au milieu de ces presque riens qui remplissent des heures et qui n’occupent pas la moitié de nos affaires. Le grand avec les grandes mains, on l’appelait Henri ; ce n’était pas vraiment un ami, peut-être un grand frère. A vrai dire, je ne savais pas trop qui il était, je savais juste qu’il était là et qu’il bossait avec mon père. Il disait jamais rien, à peine, hochait-il la tête, histoire de me faire sourire. Des fois je me disais que s’il gardait le silence, c’était pour éviter de dire des bêtises et d’autres fois, je me disais qu’il était peut-être muet ou timide.

J’aimais jouer de ça, lui faire des misères, me frotter contre lui, me jeter dans ses bras juste pour le voir rire et en l’espace d’une seconde, le faire rougir. Je ne voyais que ça, comme si en un instant, tout ça, ça ne pouvait que tiédir. Il n’y avait rien à retirer, ni l’insouciance, ni la gêne. Il y avait chaque geste et l’envie manifeste de ne rien laisser s’échapper de ce vaste empire.

Je savais qu’un jour, il serait temps et à l’aube de mes dix-huit ans, j’ai fugué, je suis partie. Mais je ne suis pas allée très loin.

J’ai traversé le jardin et je l’ai rejoint. De proche en proche, de plus en moins, je me suis brodée la note que j’allais lui jouer. Il n’a pas dit oui. Il n’a pas dit non. Il m’a juste laissée traverser le salon. Je ne sais pas ce qu’il a pensé, je ne sais pas s’il a su vraiment pourquoi il aurait dû s’arrêter de jouer. Je sais juste que nous avons dansé, valsé, poussé chaque porte qu’il y avait sous le toit de sa maison.

C’était presqu’un miracle d’avoir pu le dire ou d’avoir su le faire. Ce n’est pas quelque chose qu’on oublie au milieu de ces presque riens qui remplissent des heures et qui n’occupent pas la moitié de nos affaires. Je sais juste qu’il y a eu la police qui est venue au petit matin et qu’il n’a su que dire en me lâchant la main. Je sais juste que j’ai pleuré sans trop savoir pourquoi, j’avais perdu quelque chose et je ne savais quoi, le jour de mes dix-huit ans.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *