Ed Redon, ou l’histoire d’un marchand de sommeil – 3

Emilie regarda l’heure sur le cadran de son téléphone portable. Elle regarda Ed.

“Ca va aller ?”

Elle marqua une pause.

“Ta mère a été prévenue et je pense qu’elle ne devrait plus tarder. Je vais donc peut-être y aller. Mes parents vont commencer à s’inquiéter s’ils ne me voient pas revenir. Je ne leur ai rien dit. Si tu sors demain, appelle-moi et je passerai te chercher. Je n’ai pas cours, demain.”

Em’ lui tendit un petit morceau de papier. Ed hocha la tête et le prit. Em’ lui fit une signe de la main et sortit de la chambre.

Arrivée sur le trottoir de l’hôpital, Emilie s’arrêta quelques instants pour réfléchir. Elle n’était certaine de ce qu’elle venait de faire. Elle n’était pas certaine de savoir vraiment ce qui lui arrivait. Elle repensa à l’accident. Qu’est-ce qu’Ed voulait lui dire avant de se faire faucher ? Avait-elle rêvé ou bien l’avait-il vraiment appelée ?

Son téléphone vibra. Il fallait qu’elle se presse.

***

“Emilie ?… C’est toi ?…”

“Oui, M’man, je suis rentrée… T’es où ?” répondit machinalement Emilie en refermant la porte d’entrée.

“Dans la cuisine. Tu étais où, bon sang ? Je commençais à m’inquiéter… En plus, tu ne répondais pas à mes messages…”

“Oui, je sais… Je suis désolée… J’ai dû accompagner un gars de mon école aux urgences. Il s’est fait renversé.”

“Ah bon ? Et c’est qui ? C’est grave ?”

“Non, a priori, ce n’est pas trop grave. Juste quelques égratignures en fin de compte, je pense mais sur le coup, j’ai cru que c’était plus grave que cela. Il va s’en remettre.”

“Et qui est-ce ?”

“Je ne crois pas que tu le connaisses. C’est un gars de ma classe : Ed…”

Lorsqu’elle prononça le nom de Ed, Emilie passa l’encadrement de la porte de la cuisine.

“Ed… Ed… Redon ? Le fils de la vieille folle ?”

“Vieille folle ?” fit Emilie, un peu surprise de la réaction de sa mère.

“Tu connais Ed ? Enfin… Sa mère…”

“Si je la connais… Oh oui…”

Emilie crut que sa mère allait poursuivre mais elle en resta là.

“Tu peux m’attraper le gros saladier dans l’étagère du haut ?”

Em’ s’exécuta. De toute évidence, elle n’en saurait pas plus. Elle alla chercher le saladier et le tendit à sa mère et prétexta quelques devoirs à faire pour retourner dans sa chambre jusqu’à l’heure du dîner.

***

Les infirmières étaient aimables dans cet hôpital. Ce fut l’une des choses qu’Ed remarqua. Il était habitué à être traité sans ménagement par la gente médicale. Ce n’était pas vraiment de leur faute mais la maladie dont il souffrait, ne bénéficiait pas d’une attention particulière. C’était tout au plus considéré comme un vulgaire rhume. Il faut bien dire aussi que sa maladie était rare et ses causes comme ses conséquences n’attiraient pas les vocations. Ed le savait et il en avait pris son parti. Pour être même parfaitement honnête, ce désintérêt l’arrangeait. Il préférait que les gens le traitent comme les autres plutôt que de le considérer comme un malade et faire l’objet d’une attention qu’il trouvait tout à fait déplacée. Certes, il tenait quand même à ce que les gens n’oublient pas qu’il n’était pas tout à fait comme les autres et le cas échéant, il mettait un point d’honneur à le leur rappeler mais toute l’ambiguïté de sa situation était là : lever les incompréhensions en même temps qu’attendre des autres, une attitude qui lui donnerait l’impression d’être normal.

C’était une chose impossible lorsque sa mère était là. Dans son malheur, il eut de la chance car lorsque sa mère arriva à l’hôpital, l’heure des visites était presque atteint. Elle ne put faire ce qu’Ed appelait, son sketch habituel et de plus, elle n’eut pas trop l’occasion de lui faire la leçon quant au fait qu’il n’avait pas respecté son traitement.

“C’est bon… Je vais bien. J’ai compris…”

Ce furent les phrases nécessaires qu’il dut souffler à l’oreille maternelle pour désamorcer le tsunami affectif de “ex” Mme Redon.

“Je viens te chercher demain… “ fit-elle.

“Ce n’est pas la peine, M’man. J’ai une amie qui va me raccompagner…”

“Une amie ?” fit “M’man” d’un ton suspicieux.

“Oui, une amie.”

“Et on peut savoir qui ?”

“Je te la présenterai demain.”

L’”ex” Mme Redon, après quelques instants de silence, décida de ne pas insister, partagée qu’elle était entre la jalousie possessive que lui inspirait son amour maternel et la satisfaction d’entendre son fils prendre l’initiative dans ses relations. Il grandissait : il fallait bien qu’elle s’y fasse.

Elle l’embrassa et sortit de la chambre. Puis après avoir fait deux ou trois recommandations inutiles aux infirmières sur le traitement à apporter à son fils, elle s’en retourna chez elle.

***

Le lendemain matin, Ed se sentait mieux. Il pouvait de nouveau bouger. Certes, certaines égratignures continuaient à le lancer mais il pouvait en supporter la douleur. Pendant la nuit, on lui avait adjoint un voisin de chambrée. C’était un petit vieux complètement paralysé et aphasique. Il ne fut donc pas gêné lorsqu’il décida d’appeler Emilie au téléphone.

“Allo ?”

“Oui ?…”

“C’est Ed. Je te réveille ?”

“Mmm… Tu veux la version courte ou la version longue ?” fit Emilie en se frottant les yeux.

“La version courte me conviendra.”

“Oui…. Je n’ai pas vraiment vu l’heure… Et je me suis couchée tard au final.”

“Ca tient toujours ? Pour que tu me raccompagnes chez moi ?”

Emilie se redressa et prit quelques instants pour rassembler ses idées.

“Oui, oui… Excuse-moi… Cela ne fait pas très sérieux… Mais… Oui, je veux dire… Ca tient toujours…”

“Tu penses être là pour quelle heure ?”

“Attends…” fit Emilie en retournant l’afficheur du radio-réveil posé sur sa table de chevet vers elle.

“Euh… Vers treize heures… Ca te va ?”

Ed savait que l’hôpital allait vouloir qu’il débarrasse sa chambre avant l’heure de midi mais il préféra ne rien dire.

“Oui. C’est parfait.”

“Ben alors, à toute à l’heure…” fit Emilie en s’étirant.

“A toute à l’heure, alors.” lui répondit Ed avec un sourire dont il était bien heureux qu’il ne puisse pas être transmis par téléphone.

Emilie raccrocha. Elle resta un instant immobile dans son lit. Puis elle s’administra une claque sur la joue dont la vocation était de lui prouver qu’elle était bien dans la réalité.

“Ouais… Ouais… Je serais là…” se répéta-t-elle en cherchant ses chaussons avec ses orteils qui s’enfonçaient dans l’épaisseur de la moquette.

“Oui, oui… Faut juste que je me réveille. Juste ça…”

Et elle se dirigea tel un fantôme vers la salle de bain.

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