Effleurer les bordures

Il y a des moments que l’on passe dans la vie dont on ne sait pas définir ce qu’ils étaient. Ce sont comme des petites bulles qui semblent être nées spontanément sans lien avec le reste. Ce qu’on sait, c’est comment on les a ressentis, comment tout s’est mis à fonctionner comme si tout avait toujours été là pour que cela se passe ainsi. Les gestes, les regards, les attentions, même certains mots. On ne les cherche pas, on les calcule pas, ça vient d’instinct comme ça. On sait qu’il fallait agir ainsi à cet instant précis. Je ne sais comment il faut les ranger. Faut-il même penser à ça ? Les ranger.
Tu sais, il y a un truc de bien dans la “technologie” : c’est qu’elle permet d’en capturer des petits bouts, de ces instants-là. Bien sûr, c’est qu’un aperçu, une broutille par rapport aux vrais moments mais ça sert juste de points de répères. Quelque part, on pourrait même parler de preuve puisque ensuite, c’est le doute qui commence à ronger les souvenirs.
J’ai toujours été un grand enfant et ça, tu le sais. Et tu sais aussi que je m’embrouille vite dans les dédales de ma mémoire. Je retiens beaucoup de choses, peut-être trop, et parfois, j’en perds le fil. Il m’est arrivé de croire à des instants qui n’ont jamais eu lieu. Ils n’étaient purement inventés, ils étaient racontés différemment avec une autre histoire que l’on collait par-dessus. Quand ça arrive, sais-tu ce que l’on fait ? On ne nie pas et on met juste les histoires côte à côte dans sa tête. On les utilise l’une et l’autre pour justifier des actions des uns et des autres et on évite de poser la question essentielle : quelle est la bonne version ?
Il n’y a pas de réponse à cette question. Au final, l’essentiel n’est pas l’histoire brute et nue qui a de l’importance mais celle qu’on se raconte, celle qu’on s’invente. Et quand je dis “inventer”, ce n’est question de s’écrire une fiction, non, c’est juste laisser l’espace à chacun de pouvoir chercher sa place et pourquoi pas de la trouver.
Ce week-end a fait partie de ces moments hors de l’espace et du temps. J’aimerais tant pouvoir te le dire en mots, te le confier avec des phrases. Je sais que tu le sais mais c’est juste frustant de ne pas savoir en parler. Je suis rarement à l’aise dans mon propre rôle. C’est toujours plus ou moins un rôle de composition d’ordinaire mais dans ces instants là… Ce n’est plus pareil. Je sais que je suis “moi”, entièrement. Et du coup, je suis à découvert, sans protection.
Ca me perturbe et pour être honnête, cela me fait un peu peur. J’ai déjà ressenti ça. Cette sensation d’être en harmonie… D’être, tout bonnement. C’est ensuite que cela a fait mal. Très mal. Je sais que je ne devrais pas anticiper sur ça mais le comprends-tu ? Pourquoi j’ai peur dès que j’ai franchi cette barrière ?
Là, dans ce contexte, j’aimerais bien pouvoir parler de cette chose dont je refuse même le concept : l’avenir. J’aimerais savoir le “toi”, le “vous” et pourquoi pas le “nous”… Pour retrouver une partie de “moi” au milieu de ce “tout”.
J’ai promis d’arrêter de poser des questions bêtes et de prendre les choses comme elles sont. Je vais continuer effleurer la bordure pour peut-être un jour, l’enjamber. Je ne veux pas que ce soit dans un cadre forcé, une scène digne d’une pièce de théâtre où l’on met les protagonistes ensemble pour les faire se parler. Je voudrais que ça se fasse tout seul, que les mots s’échangent lisses, sans frayeur, sans tension. Je fais ce voeu pour vous garder “toi” et “vous” quelque part au milieu d’un bonheur qui ne veut pas que l’on crie son nom.

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