Ancré à l’improbable

Le changement d’aiguillage était plus remuant que d’habitude. Elle a été littéralement projetée dans mes bras. Par réflexe, je l’ai rattrapée. Notre regard s’est croisé un instant. Elle m’a souri puis elle a rapidement détourné son regard. Mais ce n’était pas un regard qui se détourne pour le retour à cette indifférence quotidienne qu’exprime la moue des gens que l’on croise dans les trains de banlieue habituellement. Ce n’était pas non plus un regard fuyant de timidité comme cela peut arriver. Non. C’était autre chose. Cela n’a duré qu’un dixième seconde mais elle m’a rappelé, toi. La première fois où l’on s’est croisé. Je m’en souviens un peu. Pas dans le détail. Juste cette sensation. Elle est peut-être un peu plus jolie que toi. Elle a la silhouette d’une gamine, celle que je ne t’ai jamais connue. Je ne sais jamais comment décrire cela vraiment. Les formes ne sont pas encore bien dessinées mais elles sont féminines. La manière de bouger aussi. Elle est sûrement beaucoup trop jeune pour moi. Ca me fait sourire. Je serai encore un adolescent, je serais tombé “amoureux”. Peut-être même que j’aurais trouvé suffisamment de courage pour oser engager la conversation. J’aurais même pu descendre à la même station qu’elle. Faire comme si… Je sais qu’à l’époque, j’en étais encore capable. J’aimais déjà saisir l’instant, tenter l’histoire la plus improbable qu’il soit. Juste histoire de voir si on pouvait commencer à l’écrire et ensuite la raconter. L’espace de quelques millièmes de seconde, j’ai remonté le temps. Je suis sûr qu’elle, dès qu’elle descendra du train, elle aura oublié. Et c’est bien normal.
Je regarde au travers de la vitre et je me dis qu’au final, au fond, je n’ai peut-être pas changé. Toujours dans une histoire improbable, sauf que maintenant, c’est juste un peu plus délicat et sûrement plus emmêlé. Ouais. Je crois que c’est ça. Le train s’arrête et les portes s’ouvrent : c’est mon arrêt. Je jette un dernier coup d’oeil sur elle et la surprends en train de faire de même. Je lui laisse un regard amusé. Il est temps de rentrer : dommage que je n’ai pas le temps de la remercier de m’avoir fait réaliser cette “improbable” vérité.

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