Fractales

“Tu ne peux pas fréquenter des gens normaux au moins une fois dans ta vie ?”

Que veux-tu que je réponde à cela ? Je n’ai aucune idée de quoi elle me cause quand elle me pose cette question-là. Pour autant que je regarde les personnes qui m’entourent, je n’ai pas la sensation qu’elles sortent de l’ordinaire.

“Non mais c’est vrai. T’es toujours dans des situations impossibles. C’est à croire que tu le fais exprès, que tu choisis les gens à problèmes.”

Les gens normaux n’ont donc pas de problème. J’ignore où tout ceci va m’emmener mais je prévois déjà dans ma tête qu’elle va me sortir une énormité.

“Nan mais, regarde, par exemple, la fille-là… dont tu m’as parlé, celle de ton boulot : elle, je ne sais pas, mais je l’aime bien. Je ne la connais pas mais elle a l’air d’être marrante et puis elle est jolie. Elle”

Dans ma tête, je reformule les phrases à l’envers : grosso modo, les autres, elles tirent tout le temps la tronche et ce sont des laiderons. Je ne vois vraiment pas pourquoi je tiens à elles. C’est vrai, c’est évident : c’est moi qui suis aveugle et qui ne sais pas “choisir”… Mais au fait… Choisir. De quoi, me parle-t-elle ? D’un entretien d’embauche, d’un radio-crochet ?

“Des fois, je ne te comprends pas. Je ne sais pas pourquoi tu vas toujours là où ce n’est pas clair. Ce n’est pas comme si t’avais pas le choix… Et c’est pas comme si…”

Elle cherche ses mots. Et là, j’ai une frayeur. Elle a l’aberration au bout de ses lèvres. Elle n’a qu’à tendre le bras et elle pourra la prendre à pleine main.

J’hésite. J’hésite entre abréger cette souffrance et la laisser finir, et ne rien à ajouter. Je me dis aussi que ce n’est peut-être pas de sa faute. Qu’elle croit peut-être ce qu’elle dit. Aussi délirant que cela puisse m’apparaître. Peut-être est-ce elle qui est dans la “vraie” vie. C’est possible aussi.

Je repense à la veille où je lui confiais que cette fille au comble de la perfection, m’apparaissait comme une carte postale. Jolies couleurs, jolis paysages. De ces cartes postales qu’on garde quand on nous les envoie et qu’on range dans une boîte à chaussures qu’on va garder des années en oubliant de l’ouvrir.

Peut-être que je n’ai rien compris. Peut-être que c’est la boîte à chaussures, l’important. Pas forcément ce qu’on met dedans ou ce qu’on laisse à l’extérieur. Peut-être que je ne cherche pas assez l’utilitaire. Peut-être qu’entre le mur et l’enduit : c’est l’enduit qu’il faut privilégier.

Et lorsque je te raconte cela, tu me dis que je devrais être plus compréhensif avec elle. Que je ne fais pas assez d’effort.

Et moi je me demande si tu réalises que cette fille en question : ce n’est pas toi.

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