Autopsie des confusions [esquisse]


AVERTISSEMENT :

Ce texte ne convient pas à tout public. Au delà d’une touche d’érotisme, le sujet principal peut heurter. C’est une fiction, une tentative d’exploration d’une psychologie qui pourrait déranger certains dans certaines valeurs morales.
Enfin, le texte est pour l’instant au stade d’un premier jet. L’histoire du narrateur sera sans doute amenée à s’étoffer avec d’autres détails sur sa vie et les conséquences psychologiques.


Métro Ligne 1, Station Argentine – Samedi, 8h32

Elle s’est assise sur le siège devant moi. Elle n’a même pas remarqué ma présence. Elle a souri et fait un petit signe à une femme un peu plus loin qui selon toute vraisemblance était sa mère. Et c’est là que j’ai réalisé que je devenais dangereux. Ce n’était pas un danger qui s’affiche clairement, un truc qui se remarque comme le nez au milieu de la figure. Non, c’était un danger plus trouble. Lorsque je l’ai réalisé, je me suis demandé depuis combien de temps, j’avais basculé. Je me suis aussi demandé pourquoi, mais là, forcément je n’avais pas la réponse, ou plutôt je ne voulais pas me confronter à cette réponse. Je l’ignorais, mais pourtant tout était construit clairement dans ma tête. Seulement, quand le cerveau a décidé de ne pas souffrir, quand le cœur a décidé de se protéger, coûte que coûte, il est vain d’essayer de lutter. Je ne crois pas au fait que l’on puisse soigner ce genre de choses. La seule échappatoire est de cloisonner un peu plus chaque fois, de remettre des barrières mentales un peu plus hautes, un peu plus épaisses. Et il n’y a personne à part l’intéressé qui puisse le faire. Et il faut que ce soit lui qui le fasse, car ce qui est en jeu dans ce chantier de construction, c’est l’identité, notre personnalité. Je ne parle pas de la personnalité au sens de la personne que les autres perçoivent, mais bien de la personnalité au sens de l’image que l’on a de soi-même, des souvenirs que l’on veut garder et des blessures qu’on ne veut pas soigner en guise de lieu de recueillement mental.

Je n’ai jamais voulu me débarrasser de ma responsabilité quand bien même j’aie pu être la victime. J’étais une victime consentante. Sa victime. Mais je l’aimais. Et quoique j’affirme très facilement le contraire pour faire bien en société, je l’aime toujours contre vents et marées. Je ne saurais expliquer pourquoi. Je n’ai pas d’excuse à présenter pour me faire pardonner la faiblesse qu’elle réveilla en moi. Elle était jeune et fragile, un peu excentrique, sans filtre. Elle n’avait pas de limites, du moins, elle transcendait les miennes. Nous nous sommes rencontrés vite, nous sommes tombés dans le piège l’un de l’autre et nous lui avons fait l’amour autant que nous faisions l’amour l’un à l’autre. Nous aimions rester imbriqués, avec l’odeur de l’autre incrusté dans chacun de nos pores. Même la première nuit, même si la douleur et le sang s’étaient mêlés à nos douceurs sauvages. Les gestes étaient chaque fois un peu désordonnés, la proposition de plaisir en dehors du cadre. Je me souviens encore du mouvement et de la pression des paumes de sa main avec ses doigts de gamine, les bras tendus telle une volleyeuse allongée à la réception, pendant que nos langues et nos souffles s’entremêlaient, les miennes appliquées à la base de chacune de ses lunes à créer l’ouverture pour que l’air un peu frais de la nuit la fasse frissonner, en même temps l’extrémité des index et des majeurs attisaient la source de ses sueurs. Nous pouvions rester des heures ainsi à nous faire monter et redescendre pour reculer l’instant final. Il est même arrivé que nous le perdions de vue et que la nuit nous prenne. Nous restions alors ainsi, enfichés comme les pièces d’un puzzle improbable, incapables de reconnaître notre défaite devant nos heures de sommeil perdues.

Mais tout instant final, par définition, finit par survenir, même se répéter, et quand bien même il soit composé de l’addition de nos égoïsmes, il est une équation qui fait que si l’on ne met pas de draps sur les inconnues, cette même équation arrive toujours à trouver sa solution, peu importe l’histoire de l’un ou de l’autre, peu importe qu’on y soit préparé. J’aurais pu le voir, l’anticiper mais quand la balance est à ce point déséquilibrée, nous ignorons les évidences. Nous sommes invincibles, immortels et aveugles. Elle ne l’avait pas anticipé. Elle m’avait pris comme un objectif futur, mais son présent était déjà occupé. Elle avait besoin de temps. Nous nous ressemblions sur un point essentiel. Nous ne voulions rien abandonner. Sauf que.

Lorsque la nouvelle s’est imposée à elle, c’était un peu comme si le monde s’écroulait. Je l’avais entraînée dans des contrées qu’elle n’avait jamais osées imaginer. Mais au final, tout s’était construit sur la base d’un mensonge. Il aurait peut-être fallu que je la pousse à assumer sa trahison pour vivre l’autre vérité possible. Il aurait peut-être fallu pour cela que mes mots aussi sensibles puissent-ils être, lui dépeignent un choix moins cru. Je ne sais pas.

Mais ce n’est pas là, le problème. Les choix individuels gardent leur valeur et le respect qu’on leur doit. Non. Ce n’est pas le choix individuel qui pose souci. C’est quand une décision qui devrait se prendre à deux ne l’est pas. Quand on demande ensuite à l’autre de l’accepter et de l’accompagner…

La faille est là. Et lorsqu’on ne peut pas cesser d’aimer, on compense et on mélange : la fille, l’enfant, l’adolescente et la mère. On n’a pas pu la protéger, elle, alors les sentiments s’enflamment. C’est comme une addiction qui ne veut pas dire son nom. Malgré cela, il faut avancer. Comme toujours, on préfère ignorer quand bien même, il faut se mettre à boire, à se saouler. C’est une stratégie d’esquive qui évite que nous nous remettions à contempler des décombres dont la confusion nous entraîne sur un chemin de compensation que l’on voudrait obstruer tant il est compatible à notre sensibilité mais contraire à toute raison.

De là, nous errons comme un fantôme. On s’accouple à des schémas relationnels qui nous permettent de garder pieds socialement et masque un amour qui s’exprime mal par un instinct paternel convenable en surface. Je ne sais pas dire si ce n’est qu’une histoire de circonstances qui s’additionnent et se mêlent, qui amène les gens sur le chemin de vie qu’ils empruntent. Pour mon cas personnel, j’ai toujours été convaincu du contraire même si l’on peut se faire aider parfois par le « hasard ». Je dis cela mais je n’y crois pas vraiment. Quand j’ai recommencé à fréquenter, je suis tombé sur la seule « figure » qu’il m’était possible de chercher à cet instant-là. Quelqu’un tout autant cabossé, une mère mais une adolescente aussi. J’avais besoin des deux aspects dans la même personne. Même si c’était pour me mener nulle part. Elle, me prenait pour un ami, quelqu’un qui aimait suffisamment ses gosses pour me les confier et moi, je ne savais pas très bien pourquoi j’étais là. Aussi inconfortable, la situation fût-elle, j’étais affectivement bien. Mais pas dans la tête. Dans la tête, il y avait un deuil qui ne voulait pas dire son nom, il y avait un deuil auquel je n’avais pas droit. Pas de lieu, pas de témoin… Juste quelques phrases, quelques SMS ou emails et un film d’images gravées dans des souvenirs indélébiles. C’est comme ça qu’on devient double. On gère l’affectif banal de notre âge avec des ombres anonymes qui dans leurs rondeurs de leurs intimités, vous laissent un peu de leur chaleur et de leur sucre sur le bout de la langue autant que vous les repoussez ou les contentez avec une raideur que vous allez chercher dans les recoins de vos souvenirs.

[…]

La vérité que l’on ignore, c’est que toutes les valeurs se sont renversées et que les barrières deviennent perméables. Plus on avance, plus la route se transforme et cela ressemble à s’y méprendre à du funambulisme. Faudra-t-il un nouveau choc pour que la vie daigne remettre les choses à l’endroit ou serons-nous condamnés à flirter avec notre part de ténèbres ? Je n’ai pas de réponse et je crois que personne n’est en position pour faire croire qu’il pourrait y avoir une issue. Elle peut exister comme elle ne le peut pas. Il n’y a rien d’écrit à l’avance. Il ne nous reste que nous-mêmes sur qui compter.

Est-ce que le fait d’avoir ressenti le danger, nous en protégera ? Est-ce vraiment un danger ? Comment des sentiments aussi forts, aussi arrachés à nos entrailles peuvent-ils être un danger ? Je crois que je vais faire comme je l’ai toujours fait. Je vais continuer d’ignorer.

Mon cœur est sûrement malade de ses refoulements mais je n’ai pas vraiment envie de me considérer comme à l’image d’un être que je ne suis pas.

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