Il s’approcha d’elle et du muret. C’était le même muret qu’il y avait trois ans. La lumière était presque identique. Son visage à elle aussi. Il avait perdu un peu de sa fraîcheur de l’époque mais si peu. C’était quasiment imperceptible.
Il jeta un œil au loin sur les deux enfants qui s’amusaient avec le chien. Il sourit mais elle ne le regardait pas. Les yeux fixés sur l’écume des vagues, elle affichait une moue qui ne le trompait pas. Il sortit une cigarette de son paquet et lui en proposa une : elle refusa. Il étouffa un haussement d’épaules et il sortit un briquet.
— Tu veux me parler ? fit-il.
Elle ne répondit pas de suite, comme si elle voulait laisser résonner la question sur la plage. Sauf qu’il n’y avait pas d’écho. Il approcha sa main de la sienne mais elle l’enleva d’un mouvement plutôt brusque.
— Dis-moi la vérité pour une fois, Paul. Crois-tu vraiment que Clara ait envie de découvrir que celui qu’elle appelle Tonton depuis qu’elle sait parler, a été, fut-il un temps, le compagnon de sa mère ? Crois-tu qu’elle ait envie un jour de t’appeler autrement ? Réponds-moi sincèrement, Paul… Tu sais très bien que tu ne vis pas dans la même réalité que tout le monde. Dans ton monde, il n’y a jamais de problème. On s’accommode de tout, même des tragédies les plus profondes. Tu vois… Je ne suis pas certaine de ça. Même si je voudrais y croire, je garde les pieds sur terre. Tu ne seras jamais ce que tu n’es pas. Oui, tu peux ressentir. Oui, tu peux lui dire les mots qu’elle veut entendre. Oui, dans une certaine mesure, tu peux combler un vide, là où il n’y a personne. Mais tu ne peux rien changer. Tu ne peux rien remplacer. Regarde-toi… Tu n’arrives même pas à faire les choses toi-même. Tu prends ce que tu n’as jamais pu mener à bien comme le prétexte pour ne pas retenter. Comment peux-tu proposer ton aide à quelqu’un, étant donné que tu n’as jamais su t’aider toi-même ? Tu vois, c’est ce que je ne comprends pas chez toi. C’est peut-être, pour être honnête, ce qui apparaît comme la chose la plus séduisante en toi d’ailleurs, au début. Mais une fois qu’on le sait et qu’on voit qu’on te sera toujours plus redevable jour après jour et que de notre côté, on ne saura jamais comment faire pour t’apporter un soutien, une épaule… Qu’on sera toujours à ta merci pour que tu nous dises ou que tu nous fasses comprendre, ce qu’il faut qu’on fasse pour te tirer un sourire… On se lasse. On désespère quelque part… Es-tu un instant capable de comprendre cela ? Des fois, on aime que l’autre n’attende rien mais qu’on ait la possibilité de lui offrir quelque chose à laquelle il ne s’attend pas et qu’on puisse lui soutirer une émotion vraie qui vienne de notre générosité à nous : pas celle que tu as prévu que l’on te donnerait. Dis-moi, Paul… Est-ce que tu sais cela ? Crois-tu que tu sois capable de lâcher prise sans t’écrouler sur toi-même ? Es-tu capable de ne pas être celui sur lequel il faut compter mais celui qui surprendra parce qu’il aura eu une défaillance ? On a besoin d’entrevoir l’humanité d’une personne avant de lui confier les clés de notre confiance. Et que dire de celles de notre cœur… Je ne dis pas qu’on ne cherche pas le bonheur… Je dis juste que, parfois, on aime bien qu’il ne ressemble pas à ce que l’on imaginait…
(à suivre… peut-être.)