La laisseras-tu partir ?

« Crois-tu qu’un jour, tu la laisseras partir ? Crois-tu qu’un jour, tu sauras te pardonner ? »

Lucie avait le ton grave et sûrement, les larmes aux yeux. Elle se tenait debout derrière moi, les poings serrés tenant les plis de sa robe.

Je n’avais à vrai dire aucune envie de lui répondre. Je n’avais pas d’idée sur la vérité. Ce « la » me renvoyait trop loin dans ma mémoire. Ce « la » était quelque part, perdu, presqu’oublié dans un coin de ma tête.

De toutes les personnes que j’avais rencontrées dans ma vie depuis des mois, des années, Lucie était la première à poser une question sensée. C’était la seule à avoir touché du doigt, l’interrogation ultime : celle que je cachais au fond de moi, celle dont je gardais le secret.

Certains ou certaines vous diront que je suis dérangé. D’autres, que je suis psychotique. D’autres, encore, vous diront que je suis maniaco-dépressif. Tous vous diront que je ne suis pas méchant à fréquenter, que je suis même agréable et gentil, au début. Puis ils vous décriront la lente descente vers l’enfer. La transformation du réel. La transition d’une vie fait de petits moments de bonheur vers une sorte de piège affectif.

Il paraît que je n’y suis pour rien, qu’il existe des gens pour m’aider et me soigner. Il paraît qu’il y a des gens qui se soucient de moi, de ce que j’étais et de ce que je suis devenu. Il paraît qu’il y en a qui se préoccupent de mon avenir aussi.

Je ne suis pas certain de comprendre tout ceci. Je sais que j’ai quelques désordres affectifs à combler et à remettre d’aplomb. Je sais que le mieux pour moi serait d’oublier, d’accepter la réalité telle qu’elle se dresse devant moi, tout comme elle s’est dressée ce jour-là devant mes yeux, mon cœur et mes mains.

Ce qu’elles ne comprennent pas, ces personnes, celles qui vous veulent du bien : c’est que rien n’a suffisamment de valeur pour se substituer. Sauf le rien que j’ai décidé. Je n’ai guère de valeur dans ce monde. Je n’ai pas marqué au fer rouge le monde de ma « grandeur », de mon « âme ». Je ne suis guère que le énième être humain à faire un passage dans cet espace-temps et même si j’essaie d’y mettre toute ma bonne volonté, cela n’effacera pas l’erreur.

Pour se pardonner, d’aucuns inventent une histoire dans laquelle ils se donnent le rôle de victime. Ils cherchent des raisons dans leur enfance, dans les traumatismes qu’ils ont pu avoir et par rapport auxquels, ils ont pu développer ce qu’ils appellent une réaction de protection. La vérité : c’est qu’il s’agit d’un faux-fuyant destiné à déculpabiliser, à déresponsabiliser la personne qui a pris en un instant une décision telle qu’elle lui était dictée par son cœur.

Le choix. Le choix est une notion difficile à faire entendre. Certains ou certaines vont vous parler qu’ils ou elles ont fait le choix « de » ou ont pris la décision « de ». Lorsque vous grattez un peu la vérité, vous entendrez bien vite qu’en fait, il n’en est rien. Au lieu d’un choix, il ne s’est agi que d’une acceptation d’un fait. Un fait qu’il était trop tard pour nier ou pour affirmer.

« Crois-tu qu’un jour, tu la laisseras partir ? Crois-tu qu’un jour, tu sauras te pardonner ? »

Non. Je ne suis pas capable de me pardonner puisque je ne comprends même pas le sens de cette phrase. Non, je ne veux pas « la » laisser partir… Elle était un bout de moi jeté dans l’infini. Elle était un bout de quelque chose qui avait une certaine beauté dans l’insignifiance qu’elle pouvait avoir. Peut-être était-elle le résultat d’une dizaine de minutes d’insouciance, peut-être s’en était-il fallu de peu pour qu’au lieu de vous parler d’elle, je ne vous parle de rien. Peut-être. Peut-être, mais ce n’est pas ce « peut-être » qui l’a emporté. C’est elle.

Personne n’est en mesure de vous donner la leçon lorsque ce genre de chose arrive. Surtout pas les égocentriques qui vont nier la réalité jusqu’à ce qu’elle s’impose. Le déni doit être inverse. Le déni doit refuser la réalité tiède que l’on vous impose pour, soit disant, votre « bien ». « Dormez tranquille : ici, on tue et l’on se pardonne ».

La belle affaire.

« Crois-tu qu’un jour, tu la laisseras partir ? Crois-tu qu’un jour, tu sauras te pardonner ? »

Je voudrais bien, Lucie, me retourner et te faire face pour te dire, les yeux brillants d’une fièvre indicible : « oui… »

Mais pour qui le ferais-je ? Pour toi, pour moi ? En tout cas, pas pour elle.

Elle n’avait rien demandé. Comme cette autre « elle » pour qui j’avais tant d’affection. Elles n’avaient rien demandé. L’une était là. L’autre a disparu prématurément. Tout ça pourquoi ? Pour contenter l’égo ridicule de personnes qui ne croyaient pas en elles. Le beau gâchis.

Croire qu’il faut faire les choses par ce qu’on y est poussé. Ridicule. Nous ne sommes pas là pour nous-mêmes. Nous ne sommes pas là pour nous contenter nous. Celui qui comprend le poids d’une vie comprend pourquoi la légèreté n’est pas dans les choix. La légèreté est dans les gestes du quotidien, dans l’affection que l’on apporte à chaque être. Si l’on est vrai et qu’on ne cache pas ce que l’on est, on ne fait jamais dans le mesurable. L’autre est là pour le comprendre parce que lui non plus ne sait pas faire dans cette mesure. Si la finalité de vivre est de mourir, autant vivre et donner à ce que prendra la suite l’espoir, la vision d’un autre possible. Te vois-tu enseigner à ces âmes innocentes que leurs seuls horizons sont cernés par les limites de leurs propres expériences ? Qu’elles auront raison de s’apitoyer sur  elles-mêmes parce qu’on ne leur aura enseigné que leurs parents ne savaient faire que cela ?

Je n’ai pas encore prononcé son nom… Mais cette chose infâme a un nom : « la fatalité ». Je suis ainsi « parce que »…

« Crois-tu qu’un jour, tu la laisseras partir ? Crois-tu qu’un jour, tu sauras te pardonner ? »

Je crois, Lucie, qu’aussi pertinente puisse être ton interrogation, elle n’a pour moi aucun sens. Même si je peux te répondre par « oui » ou par « non » à tes questions, il reste que mes réponses n’ont aucun lien avec la raison pour laquelle, je reste là, silencieux, peut-être à moitié ravagé du cerveau comme certaines âmes bien pensantes se sentiront autorisées à penser.

Je l’ai déjà laissée partir. Je me suis déjà pardonné quelque part si dans ton idée « se pardonner » est identique au fait d’avoir accepté le fait et non, ce que j’ai fait. Je l’ai déjà laissée partir car quand je pense à elle, je pense d’abord à ce que je serai en train de faire avec elle aujourd’hui et non, à ce que je regrette de n’avoir fait.

Je crois encore. Je sais. Je suis déjà mort dans ma tête et c’est peut-être l’unique raison qui me maintient en vie

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